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  • Bigorre Mag

Philippe Pujo : Le cœur et l’ouvrage

Du 3 mai au 28 août au Carmel à Tarbes, Philippe Pujo présente sa nouvelle exposition intitulée D’une cimaise à l’autre  ; du Musée Massey au Carmel. Parfait pour le Mag : cela nous donne enfin l’occasion de rencontrer cet artiste bigourdan dont nous avons scrupuleusement suivi l’évolution sans jamais l’avoir croisé. Voilà qui est fait.

Le temps est magnifique en ce lundi : c’est la première fois depuis le début du mois de mai que le soleil perce les nuages. Longeant le Jardin Massey en bras de chemise, la rédac flâne, écoutant le chant des oiseaux se mêler aux rires des enfants… Lorsque l’on pousse la porte du Carmel, l’ambiance change du tout au tout : le silence s’impose, la lumière se fait douce, la fraîcheur nous envahit et l’artiste nous accueille au beau milieu de ses œuvres. Nous sommes seuls entre ces murs historiques, la discussion s’engage, et la voix du peintre résonne longtemps contre les toiles à peine sèches et fraîchement accrochées aux murs.

Regards croisés

Une « cimaise » est une moulure en bois servant à accrocher un tableau. Dans cette exposition, Philippe propose de passer d’un musée à l’autre : il a choisi de déconstruire et réinterpréter certaines œuvres de la collection du Musée Massey en nous en livrant une relecture personnelle. « L’idée est d’inciter les visiteurs à aller jusqu’au musée », nous dit-il. Pendant la durée de l’exposition, le Musée Massey, situé à quelques pas du Carmel, présente au public les toiles originales qui ont inspiré l’artiste : « J’ai choisi des œuvres qui me séduisaient parmi les “ divas ”, c’est-à-dire les grands noms, les grands tableaux que la ville possède ». L’intérêt du spectateur est, bien sûr, de faire la navette entre les deux expositions.

Pont philosophique

Découvrant les toiles, l’œil est immédiatement attiré par l’insertion de formes géométriques régulières et répétées, semblables à des pixels numériques. Pourquoi ces « carrés », à l’intérieur desquels la réalité du tableau semble changer de façon brutale ? « La principale référence, explique Philippe, c’est le “ monde des idées ”. Le monde des idées a existé à partir du moment où l’homme s’est organisé en cité, quand il a eu le temps et le confort de se mettre à réfléchir. « Selon Platon, c’est un monde au-dessus du monde. Au début, tu es enfermé dans la caverne, et on t’en sort de force : d’un coup, tu vois les objets, le feu… et finalement tu vois le soleil. C’est le philosophe qui voit la vérité. Et la première chose que l’on a créée, dans ce monde des idées, c’est la géométrie : classer quelque chose de non tangible, pour nous donner accès à une nouvelle réalité. Cette géométrisation de l’espace est la vraie référence de ces carrés : c’est un pont entre la peinture classique et le monde du concept ».

Couronne de délicatesse

Vous pigez la démarche, amis lecteurs ? De toute façon, ces tableaux se suffisent à eux-mêmes : ne soyez pas gênés de trouver en ces mystérieux carrés votre propre explication. Dans cette série, l’un de nos tableaux préférés, à la rédac, est la Vierge à l’enfant : « J’ai fait à cette Vierge une couronne de délicatesse. J’ai trouvé que dans le tableau d’origine, le plus intéressant était la fragilité du geste qu’elle fait avec sa main ; et comme ce geste m’a plu, frénétiquement, je l’ai répété ». Sachez, lecteurs, que ces « carrés », ces « mosaïques », ne sont pas un but en soi, c’est un outil dont le peintre s’est servi pour ce projet, un canal qu’il a exploré le temps d’un travail pensé dans son ensemble. Philippe ne se laisse pas enfermer dans une technique maîtrisée : à chaque fois, il explore, apprend, développe de nouvelles approches, et repart vers des terres inconnues. « Ce qui m’intéresse, c’est d’être aussi surpris que toi par le tableau », explique-t-il.

Maîtriser la dynamique

Au lycée, Philippe était du genre à dessiner tout le temps ; un jour, il visionne un documentaire sur Picasso et c’est l’électrochoc : « J’ai copié la cassette et l’ai regardée peut-être 50 fois, se souvient-il. Ça a fait ma destinée : à partir de ce jour-là, je me suis mis à peindre. » En parallèle, il étudie la philosophie, véritable passion pour lui ; une fois son master obtenu, il se met à fabriquer et vendre des châssis pour tableaux, activité qu’il pratique toujours aujourd’hui. « Pour cette expo, j’ai fabriqué les châssis, mais aussi les cadres, car je voulais une dynamique, une cohérence dans les formats, afin que ça puisse être le chaos à l’intérieur des tableaux sans que le spectateur ressente de répulsion ». Côté nourriture de l’esprit, les goûts de Philippe sont larges : Gérard Garouste, Gerhard Richter, Michel Houellebecq, Blain, Cézanne, Jonathan Littell, Arnaud Desplechin, Rimbaud, Larcenet, Mallarmé, Stephen King, Picasso, Baudelaire… Une alimentation, selon le Mag, tout à fait saine et équilibrée.

Voici l’artiste

Philippe a vite compris que maîtriser la technique lui serait crucial : il est toujours à la recherche d’une nouveauté, d’une amélioration, comme le paysan qui travaille sa terre afin d’en tirer le meilleur. C’est un travailleur. Il est artiste malgré lui : il n’en a pas décidé ainsi, et quoi qu’il fasse, il ne pourra pas changer cette condition. Il le sait et l’accepte : « Je suis un relativiste : je cherche une stratégie pour vivre le mieux possible, parce que de toute façon, je ne pourrais pas faire autrement qu’être ce que je suis, c’est-à-dire un artiste. J’ai souffert quand je n’arrivais pas à l’être, je souffrirai quand je n’y arriverai plus ». Et comment s’intègre-t-on dans sa ville, lorsqu’on est un artiste à Tarbes en 2022 ? « Je ne suis pas vraiment intégré, c’est une illusion que je fabrique ». Chacun dispose de son propre moteur pour avancer, et il nous revient de choisir le carburant le plus adapté. Assurément, Philippe a trouvé le sien. « C’est la sincérité qui m’inspire. Ce qui m’intéresse, c’est ce que font les gens ; mais leur personnalité, je m’en fous. Je ne suis pas jugeant : de toute façon, je serai mal à l’aise avec eux quoi qu’il arrive ». Ah ! Voilà la clé : Philippe est un poète. Il se démène dans une époque où sa sensibilité exacerbée n’est pas censée jouer en sa faveur. C’était sans compter sa force de création, soutenue par son foyer, sa famille, véritable pilier central qui lui permet de maintenir debout son édifice créatif. Amis lecteurs, la place nous manque pour évoquer les pastels de Philippe, ainsi que ses gravures étonnantes sur le thème de Jésus et les marchands du temple : venez donc les découvrir au Carmel. Merci, Philippe Pujo !

Le Carmel

14, rue Théophile Gautier à Tarbes – 05 62 44 36 95

Ouvert du mardi au samedi de 10h à 12h et 14h à 18h

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