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Sylvain Doussau : L’Histoire mise au jour !

S’entretenir avec Sylvain Doussau, c’est écouter l’Histoire se dévider, à la manière dont se dévide le fil d’une bobine. Ou plus précisément, c’est écouter l’Histoire se désenfouir. Voici plus de 50 ans que, depuis Maubourguet (où il a installé son « centre de recherche fondamentale »), cet archéologue autodidacte reconstruit patiemment les millénaires qui, couches après couches, ont fait du terrain sur lequel Sylvain Doussau concentre ses recherches ce qu’il est aujourd’hui…

Ce terrain, il s’étend grosso modo de Tarbes jusqu’à Maubourguet, le long de l’Adour qui relie entre elles les deux cités. Ses recherches, elles occupent Sylvain Doussau depuis que, à l’âge de 12 ans, il ramassa dans un labour un curieux objet de terre cuite qui retint son œil et son attention. La découverte n’était pas anodine : il s’agissait d’une fusaïole de l’époque antique, laquelle servait, en ce temps, à filer la laine. Elle ne fut que le premier représentant d’une très longue série de trouvailles, fortuites ou provoquées, qui vinrent changer la manière de considérer l’histoire de la région, et, naturellement, eurent un impact (vraiment) non négligeable sur la vie de Sylvain Doussau.

Aux aguets !

Ce qui frappe dans le récit que fait Sylvain Doussau de sa carrière d’archéologue, c’est ce double-mouvement de chance et d’attention constante qui l’a mené à faire des découvertes à peine croyables, et à offrir à Maubourguet la possibilité de fonder un musée archéologique n’ayant aucun équivalent dans le département. Celui-ci, construit autour de la fameuse mosaïque au Dieu-Océan, renferme des objets créés par la main de l’homme dont certains remontent à 300 000 ans avant notre ère, et traverse les époques depuis les temps préhistoriques jusqu’à la période médiévale. Sylvain Doussau, élu municipal depuis plusieurs décennies, a été l’un des principaux promoteurs du musée, l’un de ses principaux porteurs de projet, et il en assume aujourd’hui, bénévolement, ce que l’on pourrait nommer la « direction scientifique ». De toutes les pièces qui y sont présentées, on lui en doit beaucoup, ainsi de la colonnade du cloître de l’église de Maubourguet, subtilisée à la ville par le Vicomte de Labatut et entreposée jusque dans les années 70 dans le château vicomtal. « On a réussi à la récupérer en 1978, mais cela faisait plus de 20 ans que je la surveillais ! » plaisante Sylvain Doussau. « Quand on a de la patience, tout arrive, mais il ne faut jamais rien lâcher. »

On ne lâche rien !

Et, précisément, Sylvain Doussau n’est pas du genre à « lâcher ». « Mes découvertes, je me les suis gagnées ». Comment ? Par un patient travail d’observation sur le terrain, par les opportunités offertes par son métier d’ingénieur des travaux, et par une étude rigoureuse de la documentation disponible, notamment des textes antiques. « Mes recherches sur le cadastre romain de la vallée de l’Adour à l’époque augustéenne, j’ai mis plus de 40 ans à les mener à bien. Ça a été le fil rouge de mon travail, et ça a été le point de départ de certaines intuitions que j’ai pu confirmer ensuite sur le terrain. » En observant d’abord l’organisation des voiries, en se référant aux cadastres datant d’avant l’époque du remembrement, Sylvain Doussau entrevoit peu à peu une organisation spatiale correspondant à une partition du territoire relevant de pratiques antiques. « Cette découpe de l’espace en carrés, le long d’une voie qui relie Maubourguet à Tarbes, elle découle directement de la volonté d’Auguste de donner de bonnes terres de culture à ses soldats pour les remercier de leurs bons et loyaux services. La fondation de Tarbes, elle vient aussi de là : c’est une fondation romaine du peuple des Tarbelli, alors installée à Dax, et qui était sous une emprise forte de Rome à ce moment-là. » Les pièces du puzzle, en plusieurs décennies, se remettent en place : Sylvain Doussau trouvant, sur le terrain, les témoignages irréfutables que c’est effectivement ainsi qu’elles doivent être, entre elles, raccordées.

L’arpenteur

Mais de quels témoignages parle-t-on ? On pourrait évoquer, par exemple, ce « Gamma de petra sicca constructa », structure de pierres sèches formant un « L » et indiquant l’angle d’une parcelle de cadastre romain, découverte fortuitement lors du chantier de la déviation de Maubourguet, et dont Sylvain Doussau trouvera l’explication de ce qu’elle est. On pourrait aussi évoquer les nombreuses villas gallo-romaines dont Sylvain Doussau a trouvé les témoignages, et qui se trouvent exactement à l’endroit où elles doivent être quand on leur superpose un tracé cadastral romain. La théorie de l’archéologue se vérifie dans les faits, et lui-même échafaude sa théorie en la nourrissant de ce qu’il découvre. Sylvain Doussau est un arpenteur. Dans les labours, après la pluie qui lave la terre, il ramasse quelques bris de tuiles romaines, il observe le tracé en « transparence » d’anciennes voies et d’anciennes constructions, il relève les plans, il arpente les chantiers modernes pour vérifier la justesse de ses intuitions. A 58 ans, il passe même son permis de pilote et survole en ULM la vallée pour la « lire » avec davantage de recul. Si ce n’est pas là ce que l’on nomme la « passion », on ne sait pas ce que c’est…

En tête-à-tête avec un Dieu !

Bien entendu, il nous faut parler du Dieu-Océan. En 1979, Sylvain Doussau est prévenu par un pelliste que, dans un champ non loin de Maubourguet, dans le quartier Saint-Girons, il se trouve « sous terre » quelque chose. L’archéologue n’est pas surpris. Quelques années auparavant, il a ramassé dans le secteur des tuiles antiques attestant de la présence d’une villa gallo-romaine. Il se rend sur les lieux, et, avec Jean Guilhas, qui deviendra plus tard maire de la commune, commence à creuser. Une mosaïque étonnante se dégage peu à peu, dont Sylvain Doussau pressent, à la vue de l’organisation de ses motifs, qu’elle pourrait bien comporter un emblema central. La nuit tombe, les deux hommes s’attaquent à la partie médiane. Un coup d’éponge : une paire d’yeux apparaît. Sylvain Doussau : « Je crois qu’il y a quelqu’un qui nous regarde. » Il faudra attendre le lendemain pour que la mosaïque s’offre complètement au regard de ses découvreurs, et révèle le Dieu-Océan qui lui a donné son nom.

De réponses en questions

Depuis, la mosaïque au Dieu-Océan occupe la place d’honneur du musée archéologique de Maubourguet, au milieu des autres artefacts d’intérêt majeur qui ont permis, parmi d’autres, de renouveler l’idée que l’on se faisait de l’histoire de la région. Il aura tout de même fallu attendre 30 ans pour qu’elle y soit déposée, mais Sylvain Doussau, comme on l’a déjà mentionné, est du genre patient. Ses publications, ses découvertes, celles passées et celles encore à venir, procèdent d’un long travail qui aura apporté autant de réponses qu’il n’a amené de questions : « Il n’y a jamais de fin à la recherche, dès qu’on pousse une porte, on en trouve deux fermées devant soi, et si l’on en pousse une autre, il y en aura encore d’autres fermées. » Sylvain Doussau, en plus de 50 années de carrière, aura cependant contribué à ce que beaucoup s’ouvrent sous son impulsion et par son obstination : on ne peut qu’espérer que Maubourguet et le département trouveront, dans les nouvelles générations, d’autres archéologues de sa trempe pour que s’en ouvrent d’autres encore fermées aujourd’hui…

www.maubourguet.fr

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